Interview de Nathalie Achard, experte en Communication Non Violente

Interview de Nathalie Achard, experte en Communication Non Violente

1. La communication non violente, qu’est-ce que c’est ?

Pourriez-vous vous décrire en 3 mots ?

Alors je dirais utopiste, persévérante et... fatiguée 😂

Et plus précisément ?

Je suis formatrice, facilitatrice et médiatrice, dans le domaine de la communication non violente. Je réfléchis et je mets cette posture au service d'activités en lien avec le changement social. Je suis issue du monde associatif puisque j’ai travaillé pour plusieurs associations dont GreenPeace pour laquelle je travaille encore aujourd’hui. 

Je suis également auteure du livre “La Communication NonViolente - à l’usage de ceux qui veulent changer le monde” et de “Mon privilège, ton oppression”, qui porte sur l’interdépendance entre les êtres-humains 📚

Qu’est-ce que la communication non violente (CNV) ?

C’est une posture qui a été révélée par Marshall Rosenberg aux États-Unis, dans les années 60-70. C’est une communication qui nous invite à augmenter nos capacités, c'est-à-dire à nous écouter nous-mêmes et les autres de façon équivalente, dans l’interdépendance. Cela pour qu’ensemble, en coopérant, nous soyons en capacité de nourrir nos besoins réciproques ⚖️

On expérimente une posture qui n’est pas une posture de la violence ordinaire, du binaire : “Tu as raison ou tu as tort", “c’est bien ou c’est mal”, mais quelque-chose de plus arborescent et de plus complexe. Il est important de se questionner sur ce qui est bien pour l’autre et pour moi-même de manière équivalente. Ce n’est pas une communication molle, c’est une communication assertive. Et plus que non violente, j’ai envie de proposer : “au service de la coopération”, puisque l’idée n’est pas de nier quelque-chose qui existe. La violence est là, nous sommes tous violents sans exception, sans savoir pourquoi, d’où elle vient et qu’est-ce qu’on doit en faire. C’est donc aussi pour moi une communication de retraitement, une posture, une intention au monde. De mon point de vue, ce n’est pas un dogme, c’est quelque chose qui se vit, se réfléchit, se remet en question, s’expérimente. C’est réellement une forme de déprogrammation. Donc la question c’est “pourquoi ai-je envie de me déprogrammer alors que tout ce que je vois autour de moi me prouve que c’est quand même mieux d’être plus fort et d’avoir raison ?”... 🤔

Si vous deviez donner quelques conseils pour communiquer de manière non violente, quels seraient-ils ? 

Je peux voir dans ma pratique que parfois la communication non violente est utilisée comme un outil, et non comme une posture, une intention au monde. Alors ce n’est ni bien ni mal, je n’utiliserai pas la binarité pour en parler bien évidemment… 😉

L’outil en lui-même, il n’est rien. Le marteau que je vais utiliser, je peux l’utiliser pour planter un clou ou pour défoncer la tête d’une personne. Ce n’est pas le marteau qui décide de tout ça. Si cette CNV est un outil, elle va être utilisée selon l’intention de la personne qui la porte, alors que si c’est une posture, c’est que j’ai l'intention de contribuer le plus possible à un monde où chacun est accueilli pleinement. Donc le conseil, c’est d’avoir de la clarté sur soi-même : “Pourquoi ai-je envie de changer complètement de paradigme ?” 🙂 Cette question est pour moi essentielle. Pour ma part, ça a été parce que je n’avais plus du tout envie de contribuer à un monde au détriment d’un autre. Je n’avais plus envie que pour que le système A fonctionne, tous les représentants du système B doivent disparaître, mourir ou être transformés. Il ne faut pas le faire pour changer le monde, ça doit plutôt nourrir des choses qui sont importantes pour soi et dont on sait qu’elles vont avoir un effet, sans avoir d’objectif. Si on dit :  “Je veux être non violent pour que le monde change comme je le veux”, quelque chose n’ira pas.

Il faut aussi avoir de la patience et de la bienveillance pour soi et pour les autres. Il faut faire attention à ses propres exigences. 🙏

 2. La communication non violente, quels atouts ?

Quels sont les atouts d’un profil comme le vôtre ?

Il faut demander à quelqu’un d’autre, aux gens qui travaillent avec moi 😉 

Ça m'amène à remettre en question le paradigme de dominé/dominant et à comprendre pourquoi les choses ne fonctionnent pas. La non-compréhension de la violence, personnelle, interpersonnelle et systémique, nous aveugle. C’est ce qui fait que les choses continuent en ce sens...

Comment cultiver cet atout ? 

Tous les jours. C’est un sport, sans doute parce que je n’en fais pas d’autres… 💪 C’est souvent quand je forme ou que j’accompagne, que je suis amenée à partager cette posture.

Souvent, les personnes le font pendant quelques jours et puis après c’est terminé et ils reviennent dans le flou de la vie… Si j’ai envie de continuer d’avoir cette posture, ça se travaille tous les jours, en permanence : quand je prends des décisions pour moi, avec ma famille, avec mes proches, à la poste, quand je vais chercher un colis et que ça prend des heures… Ce n’est pas un outil que je sors uniquement quand j’ai besoin, c’est une posture, donc c’est tous les jours. Il faut voir sa propre violence et la décortiquer. A la fin des formations, je dis toujours : “Vous avez accès au plus grand laboratoire d’expérimentations 24h/24, 7j/7, c’est VOUS. Vous avez les clés, vous pouvez y rentrer tout le temps et il y a suffisamment de choses à découvrir.” C’est donc au quotidien qu’on prend cette posture, dans chaque communication. Il n’y a pas la CNV de l’entreprise, de CNV de l’école, de la famille etc. C’est tout le temps 🕗

Le conditionnement est long pour se mettre dans cette posture. Il y a des choses qui sont tellement ancrées, nous n’en avons même pas conscience. Forcément, il va y avoir pleins de moments où je ne vais pas y arriver mais ce n’est pas grave. Cela ne doit pas me tétaniser. Il y a des jours où ce n’est pas possible, et bien c’est comme ça. La seule différence, c’est que j'ai conscience de ce qui se passe. Je n’ai plus la possibilité de dire : “Je ne savais pas”. Augmenter ma conscience sur ce qui se passe et avoir une clarté authentique de mon attention, c’est déjà 50% du travail 💡

Dans quelles situations la CNV peut-elle être particulièrement utile ?

Partout. Ça dépend, ce qu’on qualifie “d’utile”. Ce qui est important pour moi, par exemple, c’est qu’en coopérant, nous arrivions à sortir de tout le merdier dans lequel nous sommes. On le voit d’ailleurs, quand les groupes humains sont en danger, ils ont tendance à plus facilement coopérer. Pourrions-nous aussi apprendre à coopérer sans être en situation de danger ? Ça pourrait être bien, on gagnerait du temps... 😏 De mon expérience, la posture de la CNV est très soutenante plutôt qu’utile pour les mécanismes de coopération. Cette activité qui est la coopération, reste de manière observable, la meilleure manière pour que les êtres humains arrivent à vivre. Toutes les situations où il n’y a plus de coopération sont celles d'opposition, de guerre, d’extermination ou de prédation. De mon point de vue, c’est la coopération qui ressort de la communication non violente, mais il va aussi y avoir de la communication non violente orientée vers le développement personnel, les sciences de l’éducation...

3. La communication non violente au travail

En quoi la CNV peut-elle être bénéfique pour travailler en équipe ?

Cela va changer le paradigme classique de la collaboration, avec la hiérarchie, les dominations qui ne se disent pas etc. Cette communication non violente est au service de la clarté de l’intention, de l’écoute, de la compréhension des autres et de moi même, et de la non binarité. Selon moi, la CNV peut enrichir la communication au sein d’un projet par exemple. Si elle est incarnée avec cette intention là, elle va permettre de donner à chacune et chacun la possibilité de s’exprimer pleinement 🙋🏻‍♀️. Finalement, cela favorise la créativité et permet de se débarrasser des violences interpersonnelles qui empêchent les individus de s’exprimer librement. La CNV favorise la créativité, mais aussi la coopération et le bien-être. Elle permet d’apprendre à vivre le conflit de manière non douloureuse. Cela permet à chacun d’obtenir la sécurité nécessaire pour s’exprimer sans craintes et ainsi de libérer tout son potentiel. Il faut absolument sortir de ce terrible amalgame qui est “Le désaccord, c’est le désamour” 💛

Quels sont les risques de ne pas utiliser la CNV dans le management ? 

Tout le monde a une expérience qui peut répondre à cette question. Le terme “risque” est très intéressant puisqu’il implique qu’on a déjà conscience du danger... Quel est le danger de la violence ? Il y a autant de réponses que d’expériences; et des deux côtés, car le manager aussi prend des risques. Personne ne vit heureux dans la violence, même le ou la dominante n’est pas heureux 🙃. Lorsqu’il y a un déséquilibre dans le groupe, tout le monde en souffre. C’est un jeu très dangereux qui finira par être catastrophique. La violence, c’est l’expression tragique des besoins qui ne sont pas nourris. 

Il faut à tout prix éviter la dé-responsabilisation, qui fait qu'on ne peut pas avancer. Le moment d’évolution, c’est le moment où on accepte, où on se responsabilise et où on comprend. Moi je l’ai vécu pendant des stages de responsabilisation, avec des hommes qui ont eu des violences sexistes; et on se rend compte que la punition ne fonctionne pas. Un psychanalyste dit d’ailleurs que la punition développe une seule compétence, celle de refaire la même chose mais sans se faire prendre. A partir du moment où la personne en face dit : “Oui, je suis à 100% responsable de ce que j’ai fait”, elle redevient maître ou maîtresse de faire autrement 🤚

Quand un manager prend une décision, c’est important de dire : “C’est mon choix”, même si c’est difficile, plutôt que de dire : “Je ne peux pas faire autrement” et là c’est extrêmement violent. On a davantage confiance en la personne qui dit : “C’est mon choix” parce qu’elle prend la responsabilité des ses actes. L’être humain a besoin de comprendre la règle. Je peux aussi imposer une règle qui va être respectée par la peur ou par la soumission, mais il faudra toujours instaurer cette peur pour que la règle tienne. Ou alors, je peux favoriser l’adhésion, faire comprendre que cette règle est aussi bien au service de l’extérieur que de l’intérieur.

La CNV permet-elle d’atteindre un certain niveau d’intelligence collective ? Pourquoi ?

L’invitation à expérimenter la posture de la CNV peut, selon l’intention du groupe, s’avérer utile. En m’invitant à me remettre dans le collectif et en me faisant apprendre ou réapprendre l’interdépendance, l’accueil de l’autre, cela augmente notre capacité à vivre et à évoluer ensemble 🙌