Interview de Patrice, parfumeur

Interview de Patrice, parfumeur

1. Votre profil nous intrigue, peut-on en savoir plus ?

Pourriez-vous vous décrire en 3 mots ?

S'il fallait 3 adjectifs pour me décrire dans mon quotidien, côté travail comme personnel, je dirais : passionné, perfectionniste et bon vivant.

Comment se concrétise votre passion pour la botanique…

Au quotidien ? Je pense que la quantité de plantes dans mon appartement peut facilement donner une idée. Et il n’y a pas un voyage que je fais sans que je puisse me retenir de rapporter des boutures et des graines. Dans la mesure où les lois sanitaires le permettent, évidemment. Même mes amis pensent à m’en ramener lorsqu’ils sont en voyage ! En échange, je leur suis redevable de quelques conseils d’entretiens pour leurs plantes d’appartement...

2. Devenir parfumeur

Comment vous est venue cette passion pour la botanique ?

Je me suis passionné très jeune pour les plantes. Je suis né et j'ai grandi à la campagne, près d'Annecy en Haute-Savoie, ce qui m'a permis d'arpenter les champs et les forêts et de passer une partie de mon temps libre dans le jardin de mes parents et celui de ma grand-mère. C'est d'ailleurs cette dernière qui a véritablement donné naissance à ma passion je pense, en me laissant un petit carré du jardin familial pour y planter mes propres plantes. Un petit carré qui a bien vite pris de plus grandes envergures au cours des années.

J'ai également choisi un lycée agricole pour mes études, afin de suivre une spécialité en biologie et en écologie au sein d’un bac scientifique. C’est comme ça que j’ai pu préciser mes connaissances scientifiques en la matière.

J’ai ensuite entrepris d’en faire mon métier au moment de mon choix d’études supérieures. Je suis allé à la fac pour faire de la chimie et de la biologie en vue de me spécialiser dans les sciences végétales.

Qu’est ce qui vous a donné envie de devenir parfumeur ?

Un jour, ma mère m’a demandé de choisir le parfum que je voulais qu’elle m’offre. J’avais 17 ans, je ne connaissais rien à cet univers, à peine les marques qui le constituaient. J’ai voulu faire ça bien et choisir consciencieusement. Alors, j’ai épluché les sites internet des marques. J’y ai découvert des noms évocateurs, oniriques. Au-delà du discours marketing, s’égrainaient devant moi des ingrédients au sein de pyramides olfactives. J’y ai même retrouvé des noms de plantes très familières.

Au fil des forums et des blogs, j’ai découvert des discussions de passionnés débattant des qualités de construction des parfums du marché et de leur valeur historique. J’ai été émerveillé par cet univers qui se dévoilait devant moi. J’ai découvert que le parfum n’était pas qu’une odeur, mais une multitude de notes olfactives choisies méticuleusement et agencées par des parfumeurs pour construire une œuvre de l’esprit, alliant richesse de la nature, innovation technologique en chimie organique et démarches artistiques. En tant qu’amoureux des arts et des sciences, il n’en fallait pas plus pour me séduire.

Comment votre passion vous sert-elle dans votre métier ?

Elle me sert à mieux comprendre les matières premières naturelles que j’utilise, leurs potentielles proximités olfactives et leurs qualités. L’histoire des plantes qui se cache derrière, leurs origines, leurs légendes, leurs emplois... Ce qui est également très inspirant sur le plan purement créatif.

J’aime traiter les fleurs en parfumerie. Ce n’est pas forcément ce que je fais le plus souvent, mais à chaque fois que je me penche sur le sujet, ça m'émerveille et ça me rend encore plus admiratif de ce que crée la nature. C’est donc surtout dans la démarche créative que cette passion m’est utile, au même titre que ma passion pour le dessin et la peinture.

D’ailleurs, j’ai constaté que ces trois domaines se croisent sans cesse dans mon esprit et s’influencent directement. Lorsque j’approche un nouveau sujet en peinture, je cherche des techniques pour mettre en lumière, ou au contraire pour estomper certains détails afin de façonner l’image, et retranscrire ce que je veux. J’y vois alors inévitablement ma technique de formulation de parfums, et donc ce que je peux envisager au laboratoire dans mes recherches sur les odeurs. En effet, c’est pareil lorsque je pense à une fleur : comment se construit son parfum ou son apparence visuelle, le toucher de ses pétales ou le duveteux de ses feuilles, afin de construire sa représentation olfactive, de la plus réaliste à la plus abstraite.

3. Comment cultivez-vous votre talent ?

Quels sont les atouts d’un profil tel que le vôtre pour votre travail ?

Les connaissances en botanique ne sont pas primordiales dans mon métier je pense. Mais elles sont loin d’être inutiles non plus. En tous cas, observer les plantes, s’entraîner à les reconnaître et les différencier, m’a sensibilisé au détail, et m’a appris à être attentif et un peu intuitif. J’aime contempler les choses, étudier leur organisation, leurs formes. Le lien avec la botanique et le dessin m’ont je pense permis d’acquérir la sensibilité et la curiosité qui sont selon moi primordiales à un métier créatif. La créativité, ça ne s’apprend pas, ça se stimule, ça se nourrit et ça se cultive.

Comment cultivez-vous cet atout ?

Depuis que je suis arrivé à Paris il y a bientôt dix ans, ma proximité avec la nature et les plantes a été plus difficile à conserver. Cependant, j’ai découvert ici des parcs et des coins de nature qui m’ont fasciné à leur manière. Malgré tout, je ne manque pas une occasion de repartir dans ma campagne haut-savoyarde et dans le jardin familial.

Je continue de cultiver cet intérêt pour la contemplation, pour les formes et pour la beauté que m’offraient les fleurs, grâce à un retour au dessin et à la peinture, que j’avais délaissés ces dernières années.

Quelles sont vos plus belles réalisations ?

Les plus belles je ne sais pas, je ne suis pas celui qui peut en juger. En tous cas, celles qui ont une signification pour moi ou pour lesquelles j’ai beaucoup d’affection sont sans doute Swing Feather de Nolença, Oh Là Là de Téo Cabanel, Cycle 001 de Violet, et enfin L’iris de Fath de Jacques Fath. Ce dernier tient une place toute particulière pour moi, car il est l’une de mes premières créations tout en étant une réédition d’un parfum ancien et légendaire : L’Iris Gris, créé en 1947 par Vincent Roubert pour le couturier Jacques Fath. Ce projet fait écho à ma passion pour l’Histoire du parfum et l’importance que je voue à l’héritage qu’offre cette industrie. Il a été une véritable aventure et un challenge de taille car nous n’avions pas la formule d’origine et nous devions nous rapprocher de cette version. C’était le souhait de Rania Naïm, directrice artistique de la marque.